Honoré d’avoir pu contribuer un préface à l’ ouvrage de Thierry Delessert sur l’histoire des homosexualités en Suisse — LGBTI Recht in der Schweiz – Droit LGBTI en Suisse – by Professor Andreas R Ziegler

Parution d’un ouvrage de Thierry Delessert sur l’histoire des homosexualités en Suisse Link: https://www.seismoverlag.ch/en/daten/sortons-du-ghetto/

Parution d’un ouvrage de Thierry Delessert sur l’histoire des homosexualités en Suisse — LGBTI Recht in der Schweiz – Droit LGBTI en Suisse – by Professor Andreas R Ziegler

Préface

Cet ouvrage exploite plusieurs fonds d’archives et poursuit les analyses historiques d’une précédente étude menée par le même auteur sur la Seconde Guerre
mondiale (Delessert 2012a). Sa principale clé de lecture est le droit pénal, civil et militaire. Cependant, un ensemble de documentations complémentaires est mobilisé
dans le but de restituer une histoire sociale plus vaste et de contribuer à la mémoire
LGB suisse. Ce faisant, Thierry Delessert confronte plusieurs autorités qui définissent des logiques le plus souvent répressives. Mais aussi «libérales-conservatrices»
selon la terminologie adoptée par l’auteur, et cela d’une manière jusqu’alors bien
moins connue. Les référentiels policiers, juridiques, psychiatriques, théologiques et
militants varient considérablement au cours des quatre décennies étudiées ici.
Les contraintes et les tolérances sociopolitiques et judiciaires cohabitent selon des conceptions qui diffèrent selon les aires culturelles, linguistiques et cantonales suisses. Par sa démarche, l’auteur décortique les rouages du fédéralisme helvétique, les manières dont se forgent des consensus entre des traditions culturelles parfois opposées, ainsi que les effets de la démocratie directe. Cette complexité décisionnelle provoque encore actuellement des retards dans la promulgation des textes légaux. Par exemple, la Suisse se voit reléguée en 2020 au 23e rang du Rainbow Index d’ILGA Europe (International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association). En comparaison, la Principauté de Monaco est placée au 45e rang, juste devant la Russie. Faut-il néanmoins penser que Monaco ostracise les LGB? À l’évidence, non! Et cela
prouve bien que des études plus pointues, contemporaines et historiques, sur
les LGBTQI+ sont nécessaires à l’échelle européenne.

Ce livre montre que la sortie de la Seconde Guerre mondiale se caractérise par un accroissement de la répression policière en Suisse. Des coercitions renforcées par des organisations transnationales, tels Interpol et l’OMS. À Zurich et à Bâle, la lutte contre la prostitution homosexuelle et la propagation de la syphilis sert même de justification pour des rafles effectuées dans des lieux publics. Le fameux «placard» se voit ici «démonté» d’une manière imparfaite, car la recherche de Thierry Delessert est fondée sur des archives officielles.


Cet ouvrage pionnier invite néanmoins à d’autres recherches historiques sur le genre, afin d’approfondir la séquence 1950-1970, souvent qualifiée de «Trente Glorieuses». Ces décennies voient en effet cohabiter une croissance économique, de multiples replis moraux conservateurs et un esprit politique guerrier ou défensif sous le couvert du risque d’une conflagration nucléaire mondiale. Mais, elle connait également des remises en cause subversives de la part de «jeunes» issu·es du «Baby-Boom».

Au début des années 1970, le Conseil fédéral décide de lancer la révision des articles pénaux sur les mœurs, dont la «débauche contre nature» – une terminologie pénale héritée des codes chrétiens – n’est qu’une infime composante. Thierry Delessert met alors en évidence une profonde évolution du référentiel pénal, qui passe d’une logique d’interdits à celle du consentement à avoir une relation sexuelle. Pour leur part, les Églises suisses connaissent de profondes réévaluations sur les homosexualités, et la psychiatrie légale se voit influencer par la sexologie naissante. En face, les collectifs homosexuels se mobilisent pour faire admettre leurs vues. Au cours des années 1970, les organisations gaies et lesbiennes connaissent de profondes dissensions, puis des
rapprochements sur des visibilités publiques et sur des logiques réformatrices.
Elles se font ainsi progressivement admettre par l’appareil politique fédéral
comme des organisations légitimes. L’histoire écrite ici ressort en dessous de
celle du VIH/sida, qui a abouti sur la formation de l’Aide suisse contre le sida
en 1985 (Voegtli 2016), puis sur l’adoption de la Loi fédérale sur le partenariat enregistré en 2005 (Roca 2010).

D’une manière alternative, cet ouvrage montre que les gays et lesbiennes ont tenté de faire de la révision du droit pénal un moyen de reconnaissance pour une parité citoyenne. Ils échouent néanmoins. Autant le Conseil fédéral que les principaux partis politiques n’entrent pas en matière. Cette étude montre par contre une spécialisation militante centrée sur le droit pénal et non liée au monde médical. Elle montre plus encore que la dépénalisation totale de la débauche contre nature dans les codes pénaux civil et militaire, acceptée en 1992 par une votation populaire, s’inscrit dans des logiques similaires à celles des années 1930-1940 : des droits sont octroyés, et les concerné·es doivent les admettre, voire se taire.


Le livre de Thierry Delessert représente une contribution importante à la recherche sur l’histoire des minorités sexuelles en Suisse. Il fournit à la fois des illustrations et des bases pour une meilleure compréhension sur les logiques de discrimination, d’exclusion et de rejet des LGB. En sus, cette réévaluation historique est d’une haute importance pour traiter le temps présent. Si certains problèmes y sont abordés, il persiste que beaucoup sont pendants en Suisse: le mariage pour tou·tes, les familles arc-en-ciel, les sorts médicaux et juridiques des trans* et des personnes présentant des conditions anatomiques sexuelles atypiques (intersexuées) (voir Ziegler et al. 2015). Enfin, bon nombre des problèmes abordés dans cette étude continuent à être de la plus haute importance: les crimes haineux, le suicide des jeunes, les discriminations cachées dans le travail et la société ou encore les thérapies de conversion
(voir le blog http://www.sogiesclaw.com).

Prof. Dr. Andreas R. Ziegler, Université de Lausanne

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